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EDUCATION MOTRICE: MYTHE OU REALITE...?

(par H. Lagache)


Sommaire:
Réflexion sur le développement postural et l'organisation fonctionnelle des schèmes moteurs en situation d'apprentissage: le patrimoine inné pourrait rester tout au long de notre vie la matrice dont émerge progressivement une infinité de protocoles adaptatifs nous permettant de contrôler les situations corporelles les plus diverses ...

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La physiothérapie est en mutation permanente, elle s'enrichit chaque jour de techniques, relevant souvent d'une démarche initialement empirique, dont l'avenir dépend des résultats thérapeutiques qu'elles pourront induire, ainsi que de leur résistance à l'analyse critique de plus en plus aiguisée au fil des découvertes scientifiques.

De nombreuses et passionnantes recherches mettent en évidence le caractère interactif des différents registres fonctionnels du système nerveux central (SNC). Lors du développement humain ces interactions peuvent contribuer à déterminer la configuration anatomique d'un dispositif connectif en perpétuelle métamorphose, comme l'a révélé la théorie de la stabilisation sélective. Ces interactions concernent aussi l'acquisition puis l'exploitation de fonctions mentales complexes comme toutes celles qui font appel à l'abstraction (structuration temporo-spatiale par exemple).

Pour tenter de mieux prendre en compte cette notion d'interactivité, de nombreux praticiens de la rééducation ont envisagé des protocoles thérapeutiques où s'exprime un souci permanent de sommation et de diversification des sources afférentes. C'est ainsi que sont apparues de nombreuses propositions thérapeutiques comportant le recours simultané à différentes sources sensorielles (proprioceptives, auditives, optiques, etc...), ou encore à la "prise de conscience" d'une situation corporelle par des moyens divers (miroir, langage, relaxation, etc...) dans l'espoir de favoriser le processus "d'apprentissage" moteur ou de restauration fonctionnelle. Ces propositions révèlent l'ambition commune de faire appel au vécu corporel, sensoriel et à l'image du corps, dans la démarche de réhabilitation.

Il reste à s'interroger sur la probabilité d'efficience réelle de ces divers flux afférents: la notion d'interaction peut impliquer l'idée de complémentarité, mais ne signifie pas nécessairement que tous les acteurs entrant en scène viennent y jouer un rôle de même importance. Peut-on hiérarchiser l'influence d'un système par rapport à celle d'un autre système?... Devons nous rechercher une logique séquentielle dans le déroulement des schèmes neurologiques complexes?...

Les plus éminents chercheurs développent à ce sujet des points de vue différents, parfois contradictoires, à partir desquels le praticien ordinaire éprouve quelques difficultés à imaginer l'amorce d'applications pratiques. Il n'est cependant pas interdit au praticien ordinaire d'observer et de réfléchir à partir de ses modestes observations.

L'exemple simple (voire simpliste) qui va suivre s'efforce d'apporter une petite pierre à l'édifice de la compréhension en soulignant le rôle majeur que semble jouer la proprioception musculaire dans toute fonction neuromotrice et par conséquent dans chaque situation thérapeutique, indépendamment des pathologies rencontrées et de l'interêt que lui accordent (ou non) le rééducateur ou le pédagogue.

Imaginons un jeune homme qui doit "apprendre" à enfoncer un clou. La main qui tiendra le clou, et tout le membre supérieur de ce côté s'engagent dans une action stabilisatrice de cet objet, de caractère statique, tandis que le membre qui mobilisera le marteau s'engage dans un mouvement phasique répétitif (mouvement de frappe). Si ce jeune homme est droitier, il tiendra le clou dans la main gauche et le marteau dans la main droite, ce qui introduit l'hypothèse bien aléatoire d'une forme de "spécialisation" selon laquelle le mouvement phasique serait dévolu au membre généralement considéré comme le plus "habile" (membre supérieur droit pour le droitier et vice versa), alors que l'action stabilisatrice serait dévolue au membre le "moins habile".

Par ailleurs il est généralement admis que la vision est un moyen essentiel de "prise de conscience" d'un acte moteur. En l'occurence l'acte moteur dont notre apprenti doit "prendre conscience" est bien celui qui détermine la trajectoire du marteau dans l'espace, à destination du clou, c'est à dire, en principe, l'activité motrice du membre supérieur droit. Cette nécessité devrait , être renforcée par le fait que la cible (le clou), saisi entre les doigts de la main gauche, se trouve exactement à l'extrémité du membre, alors que la longueur du membre supérieur droit (le membre "frappeur") se trouve modifiée par la présence du marteau, dont la tête (qui doit atteindre celle du clou) réalise en outre un angle de 90° avec le manche, ce qui modifie notablement les données sensorielles du côté droit... Le soucis de réussite qui anime ce jeune homme devrait donc le conduire, en bonne logique, à concentrer son système optique sur..... le marteau, ou le membre qui le porte. Nous imaginons aisément le sort des doigts de la main gauche de ce pauvre garçon s'il venait à centrer le regard sur la main droite en mouvement, plutôt que sur le clou...!

En quoi le fait de fixer la cible plutôt que la partie du corps en mouvement favorise-t-il la réalisation coordonnée de ce mouvement?

La réponse à cette question passe justement par cette notion d'interactivité. Le problème posé au SNC est d'apprécier la distance séparant la cible de l'outil, de déterminer la meilleure trajectoire possible pour cet outil, et de la contrôler.

Il dispose pour y parvenir d'un dispositif immédiatement opérationnel qui inclut au moins deux composants essentiels: le système optique, mais aussi le système proprioceptif musculaire dont on connait le rôle fondamental dans l'ajustement postural.

Dans la mesure où le regard est centré sur la cible, le marteau se trouvera pendant une bonne partie de l'acte hors du champ visuel, il n'y pénétrera que de manière intermittente et sollicitera alors vraisemblablement en priorité la vision périphérique. Les flux afférents optiques, d'origine rétinienne, concernant le membre en mouvement seront donc intermittents, alors que le signal optique relatif à la cible sera constant et fera appel prioritairement à la vision fovéale. Ceci confère à la cible le statut de référence fixe et permanente, qui devient ainsi le point zéro de la "prise de mesure" posturo-motrice. D'autre part, le garçon a organisé l'ensemble de sa posture initiale de manière à maintenir le clou. Cette posture initiale, activement entretenue, engendre déjà des flux afférents proprioceptifs massifs et constants avant le passage à l'acte de "frappe"; ces données constituent en quelque sorte pour le SNC un état des lieux préalable à l'action envisagée. Messages rétiniens, et messages proprioceptifs musculaires sont étroitement couplés; les afférences rétiniennes sont indissociables des messages proprioceptifs provenant des muscles stabilisateurs de l'oeil, mais la grande majorité des informations proprioceptives viendra du reste du corps et en particulier des masses musculaires les plus complexes, les plus polyarticulaires, c'est à dire celles qui seront les plus sensibles aux moindres modifications posturales, et qui seront donc la source des flux afférents neuromusculaires les plus massifs. Il s'agit en priorité des muscles autochtones rachidiens.

Si l'on analyse simplement la situation posturale du garçon avant l'acte de frappe, on constate qu'elle n'offre aucune particularité liée à l'acte qui se prépare, cette posture pourrait avoir été vécue à l'occasion de mille et une autres activités antérieures. Le polygone de sustentation, est un triangle unissant la main, qui tient le clou et prend appui sur le support, aux deux pieds; on retrouve ici une attitude qui a été largement exploitée par l'enfant, peu avant la marche libre, lorsqu'il se déplaçait le long des meubles. A partir de ces trois points d'appui, la musculature va maintenant agir de manière à déterminer la trajectoire du membre supérieur mobile qui tient le marteau. Dans cette position de départ, la partie supérieure du corps du sujet constitue un arc allant d'une main à l'autre, et la future trajectoire de l'outil représente sensiblement la corde de cet arc (fig. 1).

Le SNC ne dispose à ce stade d'aucun élément d'appréciation directe de cette corde d'arc, c'est à dire de la future trajectoire de l'outil dans l'espace; les chances de conceptualisation d'un "projet moteur" à cet égard sont donc pratiquement nulles, mais il bénéficie d'une abondante information proprioceptive sur l'arc lui -même. C'est essentiellement à travers les déformations que va subir cet arc au cours de l'opération qu'il pourra commencer à réguler l'adaptation posturale nécessaire dès le début de l'acte moteur; ce début de régulation, entièrement automatique, n'implique aucune intervention de la conscience, tout au plus peut -on imaginer qu'une partie infime des innombrables réajustements instantanés survenant dès le départ de l'action, et gérés vraisemblablement par des itinéraires neuronaux courts, soit perçue sciemment, donc à postériori grâce à l'activation simultanée de circuits nécessairement plus longs.

Ceci amène à envisager que la régulation de l'acte moteur, même en situation nouvelle comme celle de "l'apprentissage", commence par une improvisation du SNC sur la base des schèmes automatiques déjà référencés, et activés par la configuration posturale initiale. On peut alors poser l'hypothèse selon laquelle la vision (centrage du regard sur la cible) aurait moins pour objet de contribuer à guider directement le mouvement, que de catalyser un traitement central élargi des afférences proprioceptives correspondant à l'intervention de territoires centraux plus vastes.

Pour résumer, on pourrait dire qu'il existe un ensemble de références posturales préalables à l'engagement de l'action. Ces références posturales initiales ne sont pas spécifiques de l'action qui se prépare (enfoncer le clou); des situations très comparables ont été vécues lors de l'ontogénèse antérieure.

Dans la situation qui nous sert d'exemple, ce polygone de sustentation a été éprouvé par exemple lors de la marche latérale le long des meubles en fin de première année de développement, avant la marche libre (fig. 2). A cette époque, la finalité était autre, l'enfant agissait pour satisfaire une appétence à l'environnement, mais ce faisant, il percevait et affinait inconsciemment les mêmes automatismes posturaux qui interviennent aujourdhui dans une situation nouvelle asservie à une toute autre finalité.

Début du mouvement de frappe:
a) l’activité posturale de l’ensemble du corps peut être comparée à celle de l’enfant qui se déplace le long d’un meuble avec appui d’un membre supérieur juste avant la marche libre; il existe une diagonale d’appui de la main gauche au pied droit. De cette stratégie posturale globale entièrement automatique émergera le mouvement de frappe dont elle conditionne le réglage fin.
b) une grande partie des éléments posturaux de la situation a) se retrouvent dans la phase d’appui droit de la marche, en particulier la rotation axiale; l’appui palmaire visible en a) a disparu, il est partiellement compensé par l’énergie cinétique des deux membres supérieurs et de la ceinture scapulaire en mouvement.

Dans la situation présente "d'apprentissage", l'attention du jeune homme est réquisitionnée par le but à atteindre et il oublie son corps; l'observateur extérieur (le pédagogue par exemple) peut juger opportun de "l'aider" en lui suggérant de s'observer, de "penser" à son geste, pour favoriser une "prise de conscience" du geste, susceptible d'en améliorer la précision... Cette démarche du pédagogue est-elle cohérente par rapport à la réalité des régulations automatiques inconscientes en cause? On peut s'interroger en analysant les mécanismes posturaux requis pour cette action.

En effet dès l'amorce du premier mouvement de frappe avec déplacement dans l'espace du membre supérieur droit, l'équilibre de la posture serait rompu sans une adaptation globale immédiate qui comportera:
Accentuation de l'appui sur le membre inférieur droit (MID) et le membre supérieur gauche (MSG) c'est à dire confirmation de la diagonale active d'appui (fig. 2), qui autorise le lancement du membre supérieur droit (MSD, tenant le marteau) vers la cible.
Rotation finement différenciée, presque isométrique, de tout l'axe rachidien conditionnant l'orientation des ceintures: la ceinture scapulaire se positionne précisément de manière à faciliter le déplacement du MSD tandis que la ceinture pelvienne reste stable.
En fin de course du MSD: freinage de ce membre à partir d'une majoration de l'appui sur le membre inférieur gauche (MIG), allègement du poids sur le MID, contact du marteau sur la cible, c'est à dire inversion fugace très rapide de la diagonale d'appui. Ces opérations supposent une série de micro-ajustements posturaux de l'axe rachidien.

Cette séquence posturale très brève comporte l'alternance de deux diagonales d'appui, la rotation différenciée dans des amplitudes minimes de l'axe rachidien avec opposition des ceintures, le transfert frontal du centre de gravité d'un pied sur l'autre, le mouvement phasique coordonné d'un membre supérieur dans l'espace; c'est une séquence neuromotrice extrêmement complexe, mais elle nous est très familière. Tous ces éléments posturaux ont déjà été expérimentés, ils sont, dans leur architecture et leur organisation séquentielle, issus d'un schème locomoteur essentiel (fig. 3), qui permettait par exemple à l'enfant de 4-5 mois de stabiliser son corps en position ventrale pour consacrer un membre supérieur à la préhension.



Ce schème croisé a permis ultèrieurement, en déplaçant les points d'appui vers l'extrémité des membres, de se déplacer en quadrupédie croisée, de se verticaliser (quadrupédie croisée verticale, fig. 4), de marcher latéralement, puis de marcher librement.

Les racines de ce schème postural global plongent dans les premiers mois de l'ontogénèse, et préalablement dans la phylogénèse puisqu'il apparaît précocément chez tous les enfants dont le développement postural est normal. Ce schème a muri progressivement au fil de la première année, activé régulièrement par les besoins de la vie relationnelle, par les appétences successives; l'enfant l'a exploité dans une infinité de situations apparemment différentes car répondant à des finalités diverses (orientation, consommation, locomotion) mais dont l'architecture posturale était basée sur les mêmes éléments fondamentaux: rotation rachidienne coordonnée, alternance des diagonales d'appui, transfert latéral alterné du centre de gravité induit dabord par les membres supérieurs, jusqu'à ce que la quasi-perfection des automatismes autorise la position érigée puis la suppression de l'appui à une extrémité de la diagonale (membre supérieur), avec réduction considérable du polygone de sustentation à la dimension d'un pied, ce fut la marche libre....

Le même schème permettrait aussi bien au futur tennisman d'acquérir le geste "spécifique" du service, ou encore au champion cycliste, stabilisant la racine de ses avant-bras sur le guidon si particulier des coureurs modernes, de gagner des précieux dixièmes de secondes par l'exploitation optimale de ses chaînes musculaires obliques que favorise ce point d'appui près du coude (activation mécanique directe de la musculature tronculaire et rachidienne qui se conjugue à l'aérodynamisme de la position pour améliorer le rendement musculaire des membres inférieurs). Chacun sait que l'orientation oblique de la majorité de nos fibres musculaires correspond parfaitement à ce fonctionnnement croisé en rotation autour de diagonales.

Les situations sont diverses, les finalités de la vie active diffèrent, la gestion posturale fondamentale est complexe, mais elle ressemble fort à une série d'improvisations du SNC sur un thème (ou schème) central bien connu, fondé sur des mécanismes posturaux élémentaires largement éprouvés.

A chaque stade du mouvement entrepris lorsque notre garçon va frapper pour la première fois son clou (stade initial de l'apprentissage), son SNC va bénéficier d'afférences nouvelles favorisant l'ajustement immédiat de la posture globale et donc du mouvement en cours: le geste ne s'achève jamais comme il a commencé, il s'oriente, se précise au fil de son déroulement.
La perception de l'arc corporel induit la perception virtuelle de sa corde, le mouvement émerge de la posture, c'est alors seulement qu'il sera peut-être possible de le conceptualiser.
Cet affinement posturo-moteur est encore favorisé par la répétition immédiate du geste, sans interruption de l'action, propice à la sommation temporo-spatiale.
Dans le cas présent, le poids du marteau est également un élément favorable car son inertie va jouer le rôle d'une résistance au départ du mouvement, puis son énergie cinétique sollicitera un freinage musculaire plus important en fin de trajectoire. Il contribuera donc au recrutement d'unités motrices en plus grand nombre et à l'amplification du flux afférent.

Cela nécessitera une adaptation constante extrèmement précise des jeux musculaires autour de l'axe rachidien, dont les micro-réajustements successsifs et instantanés échappent totalement à une perception consciente, et sans lesquels l'orientation correcte des déplacements segmentaires dans l'espace est inconcevable.

Lorsque le geste sera bien adapté, le contrôle visuel sera presque superflu; nous serons alors tentés de dire que ce geste a été automatisé, mais a-t-il jamais commencé ou cessé de l'être...?

Notre développement posturo-moteur pourrait donc être de type modulaire: cela signifie que la diversité des attitudes et des mouvements acquis au fil de l'ontogénèse pour construire la vie relationnelle quotidienne (partie visible de l'iceberg), serait compatible avec la persistance d'une architecture posturo-motrice fondamentale innée; cette structure fonctionnelle basale (partie invisible de l'iceberg), liée à notre configuration musculaire, serait superficiellement remaniée par la confrontation aux conditions physiques et aux stimulations de la vie quotidienne, mais jouerait néanmoins un rôle déterminant dans l'émergence des multiples fonctionnalités motrices et locomotrices, et, à travers elles, dans l'élaboration de notre vie relationnelle avec le monde.

La combinaison d'éléments posturaux automatiques fondamentaux en de multiples synthèses constituerait donc le principe de notre évolution fonctionnelle. Le système nerveux interviendrait comme l'artiste qui crée une infinité de motifs et de nuances à partir d'un nombre réduit et permanent de couleurs fondamentales disponibles sur sa palette.

Le jeune sujet de notre observation est valide, c'est à dire doté d'un corps et d'un système nerveux en bon état fonctionnel; il dispose donc potentiellement d'une adaptabilité posturo-motrice optimale, qui autorisera un "apprentissage" rapide. Les couleurs fondamentales sont disponibles sur la palette de l'artiste (le SNC) et son ingéniosité créative (adaptabilité) n'est pas compromise. Mais qu'en est-il lorsqu'un processus pathologique perturbe le SNC? Qu'en est-il lorsqu'un processus lésionnel périphérique (ne concernant pas directement le SNC) impose une fonction motrice de compensation, sorte de succédané posturo-moteur, qui fournit au SNC, tout au long de la vie fonctionnelle, des flux afférents proprioceptifs erronés?

Ces interrogations posent le problème de l'adéquation des conduites thérapeutiques par rapport à la réalité posturale de nos patients présentant les lésions et séquelles les plus diverses. Il apparaît essentiel dans toute thérapie visant à améliorer ou restaurer la fonction posturale et motrice de privilégier une sollicitation systématisée de la proprioception car elle constitue le bataillon de choc des flux afférents. Les informations proprioceptives musculaires sont permanentes et couplées dans le temps et l'espace aux autres afférences d'origine extéroceptive, interoceptive, rétinienne, auditive, labyrinthique, etc... L'influence de la proprioception musculaire sur la fonction et même sur le développement des autres systèmes afférents est à prendre en compte. Ceci fait du système proprioceptif musculaire l'outil privilégié et permanent du physiothérapeute.

Le bon usage de cet outil très complexe implique cependant le choix de moyens thérapeutiques adéquats: par exemple, V. Vojta a montré que pour recruter des circuits neuronaux susceptibles de favoriser des réajustements posturaux automatiques, ou l'activation d'unités motrices nouvelles, le thérapeute aura avantage à jouer sur la durée de la contraction musculaire plutôt que sur son intensité (l'application de résistances freinant le mouvement est un moyen d'y parvenir), et ceci peut justifier le choix d'un travail isométrique de longue durée, impliquant un protocole thérapeutique spécifique.

La notion de direction du mouvement est un autre exemple intéressant. Le vécu neuromusculaire de l'activité motrice joue un rôle déterminant dans l'accés à une perception de la trajectoire cinétique des segments corporels. Or, la perception proprioceptive globale, essentiellement inconsciente, d'une même synergie musculaire diffère selon que celle-ci est isométrique, isotonique ou isocinétique; elle diffère aussi selon la distribution spatiale des points fixes qui déterminent le sens de traction musculaire (travail en chaîne ouverte ou fermée), elle diffère selon que ces points fixes sont eux-mêmes activement constitués par le sujet ou réalisés artificiellement par le thérapeute.

Le simple fait de passer d'une position donnée passivement au patient par le thérapeute à une attitude active comportant la confirmation active des points d'appuis peut déjà être considéré comme un argument de thérapie proprioceptive, avant même que le moindre mouvement ne soit apparu, si le thérapeute a intentionnellement choisi la position du patient, pour privilégier certains appuis et favoriser ainsi la traction orientée d'éléments musculaires particuliers.

L'orientation et l'éventuelle conceptualisation des mouvements qui apparaîtront alors sont directement conditionnés par le contrôle actif de la posture initiale dont le mouvement émerge, et qui détermine la configuration et l'orientation des déplacements segmentaires. Le mouvement, indépendamment de sa finalité, peut être envisagé comme une succession de multiples postures, toutes émergeant les unes des autres.

Les mécanismes posturo-moteurs impliqués à la fois dans la gestion de l'attitude et du mouvement apparaissent ainsi beaucoup trop complexes et surtout trop globaux pour faire l'objet d'une gestion intentionnelle c'est à dire essentiellement consciente. Ce constat, sans nier l'influence d'éléments tels que les afférences optiques, les interactions psycho-sensorielles souvent citées pour justifier une démarche thérapeutique visant la prise de conscience posturale par des moyens divers, en relativise sensiblement l'intérêt et souligne la nécessité pour le thérapeute d'envisager des protocoles thérapeutiques basés sur une analyse des automatismes posturaux, de leur organisation globale, de leur évolution au fil de l'ontogénèse, des modifications qu'ils subissent à toute époque de la vie lorsqu'intervient un facteur pathologique. Une meilleure compréhension de ces automatismes fondamentaux est de nature à orienter le thérapeute vers des techniques thérapeutiques originales où la sollicitation systématique et planifiée du système proprioceptif devrait être un souci permanent. L'analyse de la dynamique posturale globale, considérée comme matrice de la gestualité, nous amène à envisager de nouveaux moyens d'évaluation et de traitement: lorsque le mouvement est déficient ou déviant, il paraît plus important de travailler sur la posture globale que sur un mouvement spécifique, la première conditionnant le second.

Cette analyse ouvre aussi des perspectives en matière d'ergonomie: l'évaluation posturale globale fournit de précieux arguments pour le choix des installations quotidiennes de la personne handicapée, que le but soit de procurer plus de confort ou d'améliorer la productivité motrice.

Chez le très jeune enfant, la configuration des stratégies posturales reflète le degré de maturité, mais aussi la qualité du développement, aussi bien sur le plan sensoriel ou mental que moteur.

Bibliographie:

1 - Bullinger A: le rôle des flux sensoriels dans le développement tonicopostural du nourrisson; Masson, Motricité Cérébrale (1996)
2 - Changeux JP: l'homme neuronal, Paris, Fayard (1986)
3 - Lagache H: le concept Vojta; SPEK, Kinésithérapie ScientifiqueS N°366 (1997)
4 - Lagache H: le mythe du clou; SPEK Kinésithérapie ScientifiqueS N°392 (1999)
5 - Redon-Zouiteni C, Roll JP, Lacert P: Reprogrammation posturale d'origine proprioceptive chez l'enfant infirme moteur cérébral;Masson, motricité Cérébrale 15-2 (1994)
6 -Rode G, Rosetti Y, Boisson D: Rôle de la vision dans la structuration du geste; Masson, Motricité Cérébrale 1997, 18, 41-52
7 - Roll JP: les bases physiologiques des conduites: les fonctions de prise d'informations et d'exploration. In: Encyclopédie de la Pléiade, Paris, Gallimar, 1987: 1476-1535
8 - Roll JP, Vedel JP: Kinaesthetic role of muscle afferents in man, studied by tendon vibration and microneurography.Exp Brain res 1982,47: 177-190
9 - Vojta V: die zerebralen Bewegungsstörungen im Säuglingsalter: Frühdiagnose und Frühtherapie; Enke, Stuttgart
10 - Vojta V: Die posturale Ontogenese als Basis der Entwicklungsdiagnostik; Kinderarzt 5:669-674 (1989)
11 - Vojta V, Havel J: Utilisation of the inborn global patterns in the early treatment of neuromotor lesions; in Bottos M (ed) Neurological lesions in infancy. Liviana, Padova, pp 155-164 (1987)
12-Vojta Vaclav, Peters Annegret: das Vojta Prinzip;Spinger Verlag Berlin, Heidelberg, New York, London, Paris, Tokyo, Hong Kong (1997)
13 - Zeki Semir: A Vision of the Brain, Blackwell Scientific Publications, (1993)

Accueil POSMODEV Qui sommes nous...? Notions de base Tableau récapitulatif du développement postural 13 Astuces pour activer le développement postural
Questions diverses, définitions BABYTEST Importance de la proprioception dans le développement Trouble de coordination centrale (T.C.C.) L'infirmité motrice cérébrale (I.M.C.)
Le concept Vojta Formation Vojta en Europe En savoir plus sur la thérapie de V. Vojta Installation de l'enfant IMC critères comparatifs des concepts physiothérapiques











stabilisation sélective (Changeux et coll.):
La plasticité du système nerveux central est très importante pendant les premiers mois de vie. Les itinéraires neurologiques potentiellement disponibles pour la transmission des influx sont, à cette époque, surabondants. Une sélection se fait progressivement, avec dégénérescence des connexions les moins sollicitées tandis que les voies les plus utilisées parviennent à maturité, et assurent la responsabilité des diverses fonctions: c'est la stabilisation sélective. Ce processus offre une opportunité de compensation fonctionnelle lorsqu'existe une lésion neurologique; il diminue en fin de première année, ce qui correspond à une diminution de la plasticité centrale.
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